Bertrand Saint Georges Chaumet

Poème de
Bertrand Saint Georges Chaumet

Song Binh

Nous avions kidnappé, dans un hameau voisin,
Cinq pécheurs terrifiés et leurs paniers flottants,
Pour remonter le fleuve, avec le noir dessein
De surprendre le Viet, et jusque dans son camp
Lui rendre la monnaie de ses razzias nocturnes.

Song Binh

Nous voguions en silence, en longeant les herbages
Dont le noir nous guidait par cette nuit sans lune.
Le courant clapotait sous les coques d'osier,
Et le déhanchement de notre batelier
Balançait doucement la barque et l'équipage.

Notre seul repaire, était le bruit de l'eau
Des petits arroyos débouchant de la rive,
Dont nous guettions le chant au milieu des roseaux ;
Car nous savions leur nombre avant que l'on arrive.

Soudain c'est le moment où le destin se joue.
Nous avons bien compté, et le Viet est en face,
Au bout de la rizière où nos barques s'échouent ;
Et non loin, ses guetteurs certainement se cachent.
Pour garder les paniers, les pécheurs et leur trac,
Une équipe en recueil nous attend sur la berge,
Tandis que doucement les quatre autres débarquent
Avec pour seul en-cas leurs P.M. et flamberges.

Dans le noir et sans bruit, le long d'une diguette,
On progresse accroupi car le ciel est moins sombre
Et sur son clair-obscur se détachent les ombres
Qui, autrement, se fondent dans l'horizon qu'on guette.

Une haie de bambous ceinture le village.
Plusieurs petites mares en bordure de rizière
Transforment ses abords en sombres marécages,
Et seules les diguettes évitent les ornières.
Elles nous guident aussi aux deux seules entrées
Qu'il faut neutraliser avant d'y pénétrer.

L'une d'elles est devant nous, et nous avons la chance
De loger un guetteur grâce à son imprudence :
Il fumait ! Dans le noir, son mégot rougeoyant
D'un poignard lui valut une mort silencieuse.

Nous voilà dans la place, et nul chien n'aboyant,
Il faut pour profiter de l'effet de surprise
Utiliser au mieux ces minutes précieuses
De silence et de calme, avant qu'on ne les brise.

Soudain, un supplétif a buté sur un Viet
Qui sortait pour pisser de la maison en dur
Où les autres dormaient. Un seul coup de machette
Régla leur différent, mais tous les deux se turent !

Ce fut une explosion qui creva le silence,
Suivie de hurlements et d'une bousculade
Parmi ceux que l'enfer tirait de somnolence
Lorsque, dans le dortoir, fut lancée la grenade.

Presque aussitôt, le feu embrasa la boutique,
Illuminant la nuit, éclatant les bambous,
Et l'aboiement rageur d'une arme automatique
Poursuivit un instant ceux qui mettaient les bouts.

Il était à prévoir que ce chambardement
Allait rapidement provoquer la riposte,
Et il ne fallait pas traînasser dans un poste
Où l'ennemi pouvait réagir rondement.

En effet, sans tarder, en face, on s'organise.
Les premières rafales aux tracés lumineux
Tâtonnent dans la nuit. Si on nous localise,
Le retour aux bateaux sera très épineux !

Nous avons fui déjà du brasier la lumière ;
Mais afin d'éviter d'être tous pris au piège,
Sans nous faire repérer, il faut lever le siège
Et très discrètement regagner la rizière.

Aux abords d'une mare, un de leurs voltigeurs
Nous devine dans l'ombre et lâche une rafale
Qui fort heureusement assèche son chargeur,
Et l'un de nous bondit sur l'homme, qui s'affale.

Ce dernier a le temps, quand il se sent perdu,
De balancer dans l'eau son P.M. inutile,
Puisque livrer son arme est chez eux défendu.
Il est vite assommé ; l'emporter est facile.

Car ce jeune soldat est un léger fardeau
Et un européen l'emporte sur son dos.
Peut-être qu'au retour, ce Viet prisonnier
Une fois réveillé pourra nous renseigner.

Il s'agit maintenant de sortir du guêpier.
Or, la ruche alentour commence à bourdonner !
Nous progressons par cinq, en suivant le sentier
Qui rejoint la rizière et doit nous y mener.

Mais près de la sortie, c'est là qu'on nous attend !
Pour forcer le passage on se groupe en silence ;
Et dans l'obscurité, brusquement on s'élance,
Tirant de toutes parts, et tous en même temps.

Notre feu d'artifice a pour nous l'avantage
De surprendre les Viets postés à la lisière.
Notre brusque ruée est notre sauvetage
Et en quelques instants nous met dans la rizière.

Pas question d'emprunter la digue, au débouché
Où, pris en enfilade, nous serions une cible
Facile à repérer et beaucoup trop sensible.
De nous mettre à couvert, il faut nous dépêcher !

Nous sautons dans le riz, où là nous pataugeons
Derrière le talus où nous nous protégeons,
De l'eau jusqu'aux genoux et à l'abri des balles,
Mais dont nous assourdit l'escorte inamicale !

Lente est la progression dans le riz inondé ;
La glaise à chaque pas retient le pas suivant.
Mais pour nous stimuler, il n'a pas son pareil,
Le teigneux claquement des balles à nos oreilles !
Leur ricochet dans l'eau ne pousse à musarder
Et nous craignons aussi avoir des poursuivants.

Un message radio donne la position
À l'équipe en recueil sur le bord de la rive,
Et afin d'éviter que des Viets nous suivent,
Son tir sur le hameau prévient leur incursion.
Heureusement pour nous, aucun tir de mortier
Ne joue de son tambour dans cette symphonie,
Et chacun voudrait bien que bientôt soit finie
Cette course embourbée qui mène aux bateliers.

Les premiers d'entre nous, à l'approche du fleuve,
De leur identité fournissent une preuve
En aboyant leurs noms à l'équipe en recueil,
Et chaque fois c'est joie pour ceux qui les accueillent !

Tous sont bien de retour à ce rassemblement.
Un seul est mal en point et tient un pansement
Sur le haut de l'épaule où la balle a frappé,
Et ce fût le premier à être rembarqué.

Nos pécheurs sont pressés de fuir le danger,
Et il faut se fâcher pour stopper leur panique.
Chaque panier d'osier charge ses passagers
Et s'engage à son tour dans une file unique.

Pour ne pas être vus, nous détachant sur l'eau,
De la rive ennemie nous longeons les roseaux ;
Et de quelques fusils sont tirées des grenades
Afin de protéger la fin de l'escapade.

Bientôt c'est le silence, au fil du courant
Où seul se fait entendre le froissement de l'eau,
Et en chacun de nous le ballant du bateau
Berce un rêve de douche et de café brûlant.

Chacun aussi revit ces moments excitants
Où la vie et la mort ne tiennent qu'à un fil,
Et dans des yeux fermés des images défilent
Qui restent dans le cœur de chaque combattant.

Enfin c'est le retour à notre base arrière !
La première cigarette est pour les sangsues
Qui des pieds aux genoux nous collent comme lierre,
Et enfin lâchent prise à la braise tendue.

Alors, débarrassés des bêtes et des rêves,
Et des tenues souillées de sueur et de boue,
Sous une touque d'eau on se lave et s'ébroue,
Avant de se saouler, pour oublier qu'on crève.